Une tribune parue dans le journal Libération, réservée aux abonnés, mais que je partage tant elle est forte et donne à réfléchir.
Il y avait, avant l’irruption d’un jeune crétin soralien dans la campagne électorale, mille et une raisons majeures de récuser le RN. Collectivement, nous ne les avons jamais saisies, regrette le journaliste.
Donc, un demi-puceau politique s’engageant à l’extrême droite aurait pratiqué les fautes d’orthographe et l’antisémitisme crétin, fustigeant la banque juive dans une langue pauvre qui rappelle à quel point, depuis Maurras et Drumont, la haine persiste, mais le niveau baisse. L’antisémitisme de l’imbécile – l’imbécile étant le jeune Bardella tel que révélé par Mediapart – n’est pas une affaire négligeable. Elle interroge les complaisances dont le Bardella moins jeune a bénéficié, son parti avec lui. Elle interroge la place des juifs dans le débat français. Elle interroge le mouvement vers l’extrême droite d’Israël et de tant de juifs à l’unisson, mouvement délétère, suicidaire, qui se révèle également stupide. En doutait-on ?
1) D’abord Bardella. Ce n’est pas d’aujourd’hui que je m‘interroge sur la vacuité de cet homme. Qui est-il et que valent ses mots, pense-t-il seulement quelque chose ? S’il est fasciste, est-ce par idéologie ou par son opacité, sa langue désincarnée, une langue qui semble fabriquée à l’IA, cette plasticité qui autorise tout, cette ambition de petite frappe robotique, égotique, que je lui devine. Lui qui, depuis des années, proclame que le RN est le défenseur des juifs fut donc, à lire Mediapart, un adolescent drogué à Soral et à Dieudonné. Peu après ses mots venimeux, il était en couple (tout ceci est public) avec une jeune femme nommée Kelly Betesh, dont le père est israélien, et qui avec force revendique ses origines.
De Kelly Betesh, il passerait à Kerridwen Chatillon, digne fille d’une figure de l’ultra-droite, puis à Nolwenn Olivier, nièce de Marine Le Pen, avant de jouer les people près d’une princesse italienne. Quelles ascensions ! Est-il Bel-Ami, pauvre Maupassant ? Le jeu de l’amour ne relève pas que du hasard. Comment le dire autrement : je ne sens pas cet homme. Et je ressens d’autant plus douloureusement la facilité avec laquelle il s’est imposé, dans les paresses jumelles des médias et des réseaux sociaux, en mon pays de France. Et comment lui et son mouvement se sont imposés aussi, dans le monde juif, mon monde, que l’histoire aurait dû enseigner.
C’est aux plus constants de nos ennemis que les gouvernants d’Israël ont tendu la main
2) Nous sommes nombreux, juifs, à désespérer de ce que nous devenons. Il est temps de se battre. J’en fais un livre qui sort ces jours-ci. D’autres viendront. En Israël, sévit un gouvernement fasciste qui détruit la Palestine et détruit dans le même mouvement son propre pays, son peuple, son espérance, l’espérance et la dignité des juifs dans l’histoire. Ce gouvernement fasciste, en 2025, invita Jordan Bardella à le visiter. On lui ouvrit les portes du Yad Vashem, lieu sacré entre tous : le mémorial de la Shoah à Jérusalem. Les fascistes d’Israël prostituaient notre histoire dans un jeu délibéré : annuler l’humanisme et forger une alliance avec les extrêmes droites mondiales, Maga ou RN, et installer la guerre de Gaza dans une narration, celle d’une grande guerre de civilisation contre l’islamisme – contre le monde musulman.
La démarche était d’une cohérence absolue. Avant même de s’inscrire dans la pauvre communication du lepénisme, elle exprimait la vérité du gouvernement Nétanyahou-Ben Gvir. Que ces profanateurs soient au surplus des crétins, la démonstration est faite. Leur choix de l’extrême droite mondiale supposait – décence minimale – que l’extrême droite ait quitté l’antisémitisme, et Yad Vashem, la visite en Israël serait un mikveh politique : le bain rituel et purificateur de nos coutumes, qui laverait les enfants du fascisme de leurs origines. Raté. L’existence dans le camp Maga d’un courant antisémite et néonazi, était déjà un enseignement. Les éructations attribuées au jeune Bardella complètent le tableau. C’est aux plus constants de nos ennemis que les gouvernants d’Israël ont tendu la main. Un crime de plus contre ce que nous sommes.
Bardella fut jusqu’à cette semaine le plus lisse des dédiabolisés
3) Mais cette tragédie n’est pas seulement israélienne. Dans son séjour israélien, Bardella, chatbot politique sans imagination, avait repris des mots de Marine Le Pen, dans une interview au Point, interview qui fut, en 2012, un tournant politique. Exprimant son souhait de visiter Auschwitz, la fille de Jean-Marie avait qualifié les camps nazis de «summum de la Barbarie». Il suffit de peu de mots. Marine Le Pen, ainsi, prétendait annuler l’antisémitisme rabique du parti dont elle héritait. Ce fut une conviction intime ou un choix politique, une ligne. Elle fut maintenue. Que Bardella, cette même année, ne l’ait pas compris – péché de jeunesse – c’est vraisemblable. Il s’appliqua, adulte, à faire le métier. Il fut jusqu’à cette semaine le plus lisse des dédiabolisés. Mais laissons-le de côté.
Renonçant à l’antisémitisme public, Marine Le Pen maintint tout le reste. L’hostilité à l’étranger, à l’immigré, au musulman : en 2012, la même année, elle faisait campagne contre la viande halal qui envahissait nos tables. Rien n’a changé depuis ; en témoigne son projet d’envoyer nos policiers verbaliser dans nos rues nos voisines, nos amies, porteuses de voiles musulmans. Ceci est terrifiant : le RN avec constance prêche et organise la division du pays et la mise à l’index de sa part musulmane. Il n’en est pas moins considéré comme un parti acceptable, désirable, de bonne compagnie médiatique, de gouvernement et d’alliances demain. Il lui a suffi de ne plus être antisémite. Seule la haine du juif, dans notre vieille France était rédhibitoire. Le reste, tout le reste, ne posait aucun problème, et d’abord cette islamophobie de bon ton qu’acceptent, prêchent et diffusent tant et tant de politiques, d’observateurs, d’intellectuels, de bavards toutologues : la détestation, la méfiance consensuelle qu’on ose appeler «laïcité». Marine Le Pen, en 2012, avait ancré son mouvement dans un préjugé majoritaire. Il suffisait d’y penser.
J’écris ceci comme français et comme juif. Cela me fait horreur. Mon pays s’est donné à l’extrême droite, et j’en ai été le prétexte. J’ai vu, aussi bien, des juifs s’en aller flairer le RN, sa patronne et son bel héritier, et adouber le pire. Comment se sentent-ils, les Klarsfeld et compagnie, en lisant l’enfant Bardella ?
L’antisémitisme dont on accuse Bardella détruira-t-il la bulle d’immunité dont bénéficie le RN ? Ce serait une bonne nouvelle – et en même temps, pour les juifs et pour la France, une abomination ; disons la révélation d’une abomination. Il y avait, avant l’irruption d’un jeune crétin soralien dans la campagne électorale, mille et une raisons majeures de récuser ces gens. Collectivement, ce pays, ses médias majeurs, ses élites ne les ont jamais saisies. L’offense faite aux juifs seule nous réveille. C’est une honte ineffaçable, et je désespère d’en être le prétexte.
Claude Askolovitch est l’auteur de Mes mains, pleines de sang (Grasset).


